LES HERMITES

Récompensé par l’aide à l’écriture du CNC

Documentaire de 60 mn
de

Monika MROZEK



RESUME


Un centre d'hébergement d'urgence dans la banlieue sud de Paris.Une douzaine d'hommes de tout horizon, solitaires, les rebuts de la société, vivent le temps d'un hiver dans une petite cité provisoire. Je les ai appelés “les hermites”.En observant leurs règles de vie, leur humanité, leurs conflits, on découvre un curieux reflet du monde extérieur: le nôtre.Le printemps revenu, chacun reprend sa route et disparaît dans sa solitude.

 

 

 

 

NOTE D’INTENTION DES AUTEURS

  

Avant Propos

 

Les hasards de la vie m'ont amenée dans un Centre d'hébergement d'urgence de nuit comme éducatrice. Educatrice de quoi? Je ne le sais toujours pas. En Pologne, ce n'était pas exactement le genre de réalité auquel j'étais habituée. C'était plutôt la vie de bohème d'un théâtre à l'autre, des rencontres avec des poètes et des peintres, puis mon travail à la télévision dans une Pologne en pleine mutation... et enfin mon arrivée en France.

Quelle vision de la France! Je me suis retrouvée au milieu de sa face cachée, plongée dans ses poubelles, dans sa honte. J'ai découvert ces hommes que j'appelle "les hermites": des gens qui ne font pas semblant, qui ne cachent par leurs émotions, leur dégoût, leur amour.

Ils sont attendrissants et repoussants. Chez la plupart, quelque chose qui s'est brisé... Pas de folie romantique ou tragique. Juste cette impression de quelque chose de décalé, d'êtres qui marchent sur le fil du rasoir. Prêts à chaque instant à basculer.

                    

Monika Mrozek

 

 

On a tout notre petit fond de névrose. Chez les résidents du centre, elle est juste plus claire, plus évidente, débarrassée de tous les oripeaux et faux semblants que nous revêtons chaque jour avant de sortir et d'affronter l'autre.

Ces hommes nous renvoient notre reflet. Ils sont l'envers, la face cachée, honteuse. Ils sont la preuve tragique que nous ne nous sommes pas réconciliés avec nous-même, victimes d'une société violente, au fonctionnement impitoyable; névrosée. Tragique quand ces hommes nous singent, liquidant d'une traite tout leur RMI pour flamber avec le téléphone portable dernier modèle qu'ils ne pourront utiliser faute d'unité, de forfait, d'abonnement. Paradoxe - c'est aussi chez eux que transparaît au plus fort le joyaux de ce qui nous fait humain: Le rire, l'humour, la poésie, tout ce qui est gratuit, tout ce qui ne sert à rien, le pas consommable, le pas vendable.

                      

Erwann Briand  

 

 

NOTE D’INTENTION

 

 

Pas de commentaire... pas de off. Pas d'investigation ni de thèse à énoncer. Le centre est comme un théâtre, et les résidents sont des personnages, chacun confronté à son propre destin. Peu à peu une trame se forme, l'évolution de chacun, les relations qui se créent, on s'attache à leur humanité au fur et à mesure que nous les découvrons jusqu'à la fin du film, prévisible: la fermeture du centre et la disparition des résidents dans l'inconnu et l'oubli.

 

 

 

 

Pas de musique dramatique non plus ni de décorum sonore. L'atmosphère sonore du centre est en elle-même une histoire: radio Maghreb qui s'échappe d'un bungalow - travelling sur un autre bungalow, et ce sont les Stones - le travelling continue, et nous avons un speaker qui stimule les Parisiens qui partent au boulot! Un peu plus tard, le silence s'installe, juste un bruit de pas dans le gravier...

 

Je veux filmer le temps qui se perd, cet autre côté du miroir où chaque chose prend une couleur, un sens différent. L'aspect artificiel du lieu - cette allée de préfabriqués - l'emploi du temps particuliers des hommes qui l'habitent, la force de leurs caractères et leur indéniable poésie, tout est une invite à se plonger dans cet étrange reflet. Dans un monde qui semble identique au nôtre, et pourtant dont les moindres détails révèlent une réalité totalement décalée.

 

 

Ici, la violence peut éclater à chaque instant. Il faut constamment interpréter chaque élément visuel: la démarche d'un hébergé, son regard, son silence ou son agitation, une porte d' « algéco » ouverte ou fermée, un détail vestimentaire, l'atmosphère générale de l'endroit, calme ou tendue...

A travers la caméra, je veux redonner cette impression d'acuité visuelle. Des plans longs, plans séquences, où l'on prend le temps d'observer, sentir l'image, l'évolution d'une situation intervenant dans le plan plutôt que par un effet de montage. J'imagine une image très composée, rigoureuse dans le cadre, qui fasse au mieux ressortir la poésie de l'endroit, des visages, des attitudes. Pas de voyeurisme mais une invite à la méditation.

 

 

C'est avant tout un film sur un lieu habité par des humains au caractère fantomatique - un espace de vie traversé par des passagers. Certains vont rythmer le film, apparaître régulièrement, d'autres vont faire une apparition fulgurante, unique. C'est un film qui devrait être tourné par petits bouts sur deux ou trois mois, où l'on verrait l'évolution du temps, le passage d'une saison à l'autre, de l'hiver au printemps, la succession des jours et des nuits.

 

 

A travers le prisme de cette micro-société et de ces habitants démunis dans leur nudité, on peut voir toute l'importance de la relation à l'autre et surtout de la relation à l'espace de vie, thème primordial s'il en est quand on parle de sans abris. L'ethnologue O.F. BOLLNOW écrivait : " Le sentiment de sécurité est essentiel pour l'identification de l'homme à lui-même. C'est seulement en ayant un toit, un logis, qu'un homme peut trouver sa propre essence et être pleinement un homme. Sans maison ou chez soi, la destruction intérieure de l'homme est inévitable".

 

 

 

 

TRAITEMENT

 

Dans ce genre de documentaire, il y a toujours une grande part d'imprévisibilité: les personnes qui seront filmées appartiennent à une catégorie très volatile de la population.

Seule certitude de tournage, je compte filmer au CHUN de Chevilly-Larue, un centre ouvert entre les mois de novembre et d'avril.

J'aiécrit ce synopsis en m'inspirant du souvenir des gens que j'ai rencontrés dans le Centre et de moments de vie qui se répètent d'une saison à l'autre. Cette année, dans les baraquements du centre, il y aura certainement beaucoup de nouveaux visages, de nouvelles histoires, mais aussi de vieilles connaissances. Ce sera peut-être une année avec des rigolos, des bons vivants, peut-être une année dure avec des dépendants ou des jeunes sans abris - les plus agressifs. Chaque année, ces jeunes sont toujours plus nombreux.

 

 

Le lieu

 

... Imaginez un terrain vague à la stalker, six « algécos » - ces cubes préfabriqués utilisés sur les chantiers - qui semblent former une rue de western.

Un lieu minimaliste dans sa géométrie, caché aux regards par une enceinte de ciment et des grillages rouillés. A une extrémité, un petit pavillon de banlieue inhabité, noirci par le temps. Puis une allée de gravier, et, de part et d'autre, les « algécos »; au bout de l'allée un préfabriqué plus grand, le restaurant. Et encore deux petits cubes, les sanitaires - douches.

Les alentours... Un ancien atelier, les herbes folles, un arbre, et les façades aveugles et métalliques des entrepôts communaux. Plus loin encore, de hauts piliers électriques haute tension, et dans le ciel, très haut, le minuscule reflet d'un avion de ligne traverse lentement le ciel.

 

 

Nous sommes quelque part au bord de la RN7 - banlieue parisienne -, coincé entre l'aéroport, les casses automobiles et les Halles de Rungis. Milliers de pavillons de banlieusards qui s'étendent à perte de vue - d'où parfois les résidents sont originaires - pavillons tous pareils si ce n'est cette petite touche d'originalité uniforme dans le mauvais goût, nains de jardin, rosiers grimpants, caniche qui vient sauter à la grille... Et l'incessant défilé de voitures de ceux qui ont un but, une destination, mais n'est-ce pas une illusion ? - et encore autre chose: les Portugais, les Blacks, les Arabes, les hommes et les femmes avec leur sac plastique à la main, qui, de chaque côté de la nationale attendent leur bus de banlieue. La vie à deux pas.

 

Une grille anonyme sert de frontière entre l'extérieur et l'intérieur. Au premier regard, nul doute, on est dans un autre monde, presque beau dans sa nudité. En tout cas, il s'en dégage une certaine harmonie... impersonnelle. On est ici dans le provisoire, le minimum... Les habitants de la petite cité préfabriquée sont des migrateurs, ils savent qu'ils ne se posent que pour un temps, que d'ici peu, ce lieu les aura oubliés, que dépossédés de tout, ils n'ont rien à laisser.

 

Les habitants.

 

Les habitants... défilent à leur propre rythme. Les héros de ce documentaire sont volatiles, ils apparaissent - souvent le soir, à la nuit tombée - venus de nulle part, ou presque: le Samu Social, ou encore une connaissance qui a dit que..., ou sinon une assistante sociale au désespoir de trouver mieux.

 

 

 

Donc, ils arrivent en catimini, sans prévenir, déboulent discrètement, un peu apeurés au début, essayent de faire bonne image, l'alcoolique qui ne boit jamais, le violent doux comme un agneau, le fou qui va bien quand il a ses médicaments. Ils arrivent comme des ombres d'eux même et l'espace d'un jour, d'une semaine ou de mois entiers vont transformer la petite cité. Faire leur place, donner leur couleur à cette micro-société, exister. Puis un jour, disparaître. Juste le lit vide, et souvent, leurs affaires d'errance plein le dortoir, un moment d'inquiétude - pas pour ce qui a pu leur arriver, non, juste pour ce lit! , cette place vide, convoitée par tant au dehors.

 

 

Chaque année, les visages changent, mais les personnages restent les mêmes, un peu comme au dehors, il y a une sorte de distribution des rôles.

Le plus évident d'abord, le clochard: la cinquantaine, ravagé par l'alcool, indépendant, vieux loup de la misère, souvent amorphe sauf quand il sort de sa léthargie. C'est celui qui observe dans le silence, qui fait partie des murs, parfois s'anime à son rythme, entreprenant d'aller d'un « algéco » à l'autre, lentement, démarche mal assurée, tout l'effort d'une vie qui semble se concentrer dans ce but dérisoire, faire une vingtaine de mètres, un pas l'un après l'autre, et au bout du compte, le sens de ce but qui s'est foutu le camp.

 

 

Le sans papier. Un tiers de la population. C'est l'homme dans l'impasse totale, victime d'une décision qu'il a prise, des dés qu'il a jetés. Il est condamné à survivre, habité par la peur de se faire prendre, la honte de rentrer au bled sans rien. Il croit au changement du destin, annonce un retour au pays qu'il repousse sans cesse, regarde sa vie se vider, toujours à l'affût d'un plan, d'une idée. C'est par exemple ce Camerounais - sa femme est restée au pays - lui c'est une ancienne "abeille" de Yaoundé, un footballeur professionnel venu tenter sa chance, rien moins que de devenir pro en France, il a échoué là et ne shoote plus que dans les graviers de l'allée du centre.

 

 

Le fou. Il n'est pas vraiment plus fou que les autres. Sorte de brebis galeuse du troupeau, il cristallise en lui l'insatisfaction des autres, sa propre névrose trouvant dans ce genre d'endroit un terrain propice pour se nourrir et grandir. Intelligent, créatif, il est attachant, donne toujours l'impression qu'il va s'en sortir. C'est un personnage en lutte totale avec lui-même qui s'enfonce peu à peu au fur et à mesure qu'il se débat, comme dans des sables mouvant. Comme cet hébergé, un intérimaire qui travaille une fois tous les cinq mois, poète complexé, illuminé, abandonné deux fois enfant par ses parents, convaincu que son visage est d'une laideur repoussante, qu'il est damné, appelé à jouer le rôle d'un crucifié toute sa vie.

 

 

Le manipulateur. Souvent, il forme un couple avec le fou chez qui il trouve une victime facile. Le manipulateur est un fou qui s'ignore. Il tisse sa toile lentement, patiemment dans le centre, il est d'abord attentionné, plein d'égard, puis peu à peu, se renferme sur lui-même, au centre de sa toile, et attend la victime. Personnage touchant, enfermé dans sa solitude de prédateur.

 

 

Le gentil. C’est celui qui créerait des liens sociaux même au fond d'une poubelle. Il a des horaires de fonctionnaire et un statut: sans abris. Le lieu n'a pas d'importance pour lui: on a l'impression qu'il est toujours en visite, entre deux rendez-vous. Communicatif, il fait le lien entre les résidents, son existence propre n'a que peu d'importance, il se définit comme une victime - chômage, divorce, dettes... Mais le gentil considère la société un peu comme un jeu de monopoly, avec des gagnants et des perdants. Alors il accepte d'être cette fois le perdant, en attendant de repasser par la case départ.

 

 

Le méchant. Un personnage épisodique. Il n'habite en général pas dans les centres: un peu à la manière des loups, qui vivent cachés dans la nature, et ne viennent traîner près des hommes que lorsqu'ils sont terrassés par la faim. C'est la pointe extrême de la désocialisation. Souvent plus jeunes, ils n'ont connu que la violence comme forme de communication. Le langage - discours rationnel et constructif - n'a aucune prise sur eux. L'instinct est le seul guide. Le méchant est très dangereux.

 

La violence extrême est rare dans le centre, et bien sûr, on ne filme pas dans ces cas là. Par contre, elle n'est jamais loin. Ces hommes qui ont quasiment perdu le statut social d'êtres humains ont peur de cette violence instinctive et bestiale qui pourrait les attirer au point de non retour. Quand un méchant arrive et montre les dents, les résidents appliquent la vieille loi grecque de l'ostracisme.

 

La parole.

 

Dans ce lieu, la parole ou le silence n'est jamais gratuit. Parce qu'on n'a rien à cacher, parce qu'on est nu, l'acte de communiquer n'a pas la même fonction qu'au dehors. Elle n'est ni acte de création ou de production, parce qu'il n'y a pas de projet, pas d'envie, pas de futur, ni de déguisement.

Les hébergés parlent à fleur de peau - chaque mot pouvant donner prétexte à une explosion de violence - ils mentent la plupart du temps, sur eux-mêmes, sur les autres - est-ce que c'est parce que nombre d'entre eux a fait de la prison? Ou parce qu'ils sont toujours dans leur prison? Comme celui-là, trafiquant d'armes juste sorti

de tôle, complètement défoncé à longueur de temps aux anti-dépresseurs, qui, lorsqu'il se réveille de sa léthargie médicamenteuse, s'en prend à l'absence de valeurs morales dans notre société, au manque de solidarité, à la corruption du monde moderne et dit qu'il recherche l'amour...

Magie des mots, dialogues surréalistes entre les résidents: ils examinent notre monde, s'interrogent sur eux-mêmes, leurs passions, leurs envies, leur histoire. Quand ils parlent ainsi, ils cessent soudain d'être des objets d'errance, la recherche de sens les situe à nouveau dans une réalité combien plus réelle que celle des rituels, des faux-semblants, des mots couverts hypocrites ou manipulateurs pour mieux dominer. Ici, on ne demande pas si vous allez bien, on ne parle pas des dernières vacances en Tunisie et on ne s'invite pas un week-end à la maison, "ça nous ferait tellement plaisir". Ici, chaque mot est pesé.

 

 

 

Et puis, il y a les entretiens, « en privé », avec un ou deux éducateurs. Toujours la sécurité du mensonge, une histoire impossible à vérifier, un mythe qui donne un sens à la vie, souvent plongée verticale dans le fantasme éveillé, à l'image de cet ancien chef comptable d'une grande entreprise française, deux ans de vie d'errance, qui raconte l'enfer que lui fait vivre son amie black, la baise dans le métro, hôtels sordides, à trois, sa rivalité avec l'autre amant de la fille, un type qui a réussi, qui a de l'argent, qui a le pouvoir mais pas la magie de l'enfer.

 

Le restaurant.

 

 

 

Lieu central du film, lieu des rencontres, des rires et des disputes. Il doit revenir comme un leitmotiv dans le film. C'est un lieu qui rend compte de l'écoulement du temps, matin... soir... matin... Il change selon les personnes présentes, parfois vides, parfois calmes, souvent bouillonnantes. Chacun se fait sa cuisine, sa vaisselle. Et chaque soir, cette scène étonnante: les hébergés qui jettent le trop plein de nourriture aux poubelles ou au troupeau de chats qui squatte le centre. Même les déchets de la société produisent des déchets. Et il y en a toujours pour récupérer les restes... C'est un lieu où les deux éducateurs sont en alerte permanente. Rares sont les soirées où les hommes ne se cherchent pas. Nous sommes dans un monde masculin, d'écorchés vifs: le néant de vie sexuelle ou amoureuse est au centre de ce lieu de rencontre qu'est le restaurant - où les femmes n'existent pas.

 

Le poste de télévision.

 

Il est posé dans un coin du restaurant. Objet de toutes les attentions et de toutes les disputes le soir, enjeu de pouvoir. Dix-neuf heures: cinq, six types qui, pour les plus riches, touchent le RMI, vibrent à l'unisson avec la France entière. La petite blonde de Limousin va ouvrir la boite. Va-t-elle perdre ses cinquante mille euros? Et le centre vibre, compatit, saute de joie, l'argent qui tombe du ciel ou ne tombe pas - sensation tellement plus proche d'eux, plus facile à imaginer que de vivre, avoir un travail, une identité, la paye qui tombe tous les mois...Mais la télé, c'est aussi ça, soir de Noël, vingt trois heures, Eisenstein - mettons, les chevaliers teutons en noir et blanc, et les hébergés qui s'extasient, les coiffes des teutons, la castagne, l'humour d'Eisenstein qui trouve enfin son public, notre clochard parisien, vieux ronchon cultivé, qui se fâche, « l'autre bougnoule, il va pas se taire, comprend rien à l'art lui!  

 

 

 

Ca sonne dur, mais ça fait rire la victime de l'invective, un Algérien plein de dignité.

La télé qui ne s'arrête jamais avec ses reportages sur le malheur des gens du dehors, les inondations, les famines, la guerre, et qui donne un petit air de paradis au centre.

 

Les chambres.

 

 

 

Quatre chambres de trois personnes. Les habitants changent au gré des arrivées et des départs. Parfois, une chambre restera stable pendant un, deux, trois mois. Parfois, c'est le roulement continu. Chaque bungalow a son atmosphère propre, sorte de pied de nez du hasard. Le bungalow des alcooliques, celui des musulmans, celui des lettrés, le bungalow des calmes, celui des violents... Aucune intimité, trois lits de fer, trois placards, un lavabo.

Parfois un hébergé bricoleur aménage à sa façon son coin, collection de cartes postales, petit meuble récupéré dans une poubelle, tapis oriental.

Les vadrouilleurs de longue date nouent vite les contacts, créent des cercles d'amitié, comme en prison: les appuis sont indispensables dans les moments de crise. Les jeunes - parfois il en arrive de vingt ans à peine - sont très souvent renfermés sur eux-mêmes, cachés dans leur chambre, fuyant l'atmosphère violente du resto. Il faut alors les sortir, aller à leur rencontre, éviter cette fuite dans le néant.

 

Le bureau des éducateurs.

 

C'est le lien avec le monde des autres, ceux qui ont un toit. Seul lieu équipé du téléphone, c'est aussi le lien avec l'ami, l'aimée - rare qu'elle existe mais ça arrive- le bled... Prétexte à des instants très comiques: cet hébergé qui tous les soirs va téléphoner à sa dulcinée - sans abris elle aussi, hébergée dans un autre centre - de femmes, celui-là - histoire d'amour décalée.

C'est parfois le moment tragique, incontrôlable, à l'exemple de cet Angolais qui apprend soudain que son frère vient de mourir au pays, et encaisse d'un seul coup tout le poids de son impuissance et de sa solitude...

 

 

Les résidents surnomment le bureau "le confessionnal". C'est en fait le seul lieu où ils peuvent se lâcher, s'exprimer sans honte, raconter leur vie, leur journée, leurs malheurs et leurs envies. Où l'éducateur essaye d'accrocher l'hébergé à une base solide - un projet, ou à une remise en question. Face à un demandeur d'asile ou à un sans papier, il s'agit de l'amener à réfléchir sur le bien fondé de son choix d'être venu en France à l'aveugle, face à un chômeur de longue durée, de conduire une réflexion sur son rapport au travail ou à son orientation professionnelle, face à une personne dépendante à l'alcool, de le diriger vers une structure plus adaptée. Ces entretiens ressemblent à une véritable partie d'échec. L'éducateur est souvent confronté au blocage le plus total, ou à une personne qui veut à tout prix fuir l'idée de changement. C'est alors un véritable travail d'enquête et de lutte pour amener la personne à poser des jalons hors de son fantasme. Ca peut être un résident qui tous les soirs, va répéter inlassablement le même discours, comme si la veille, il ne s'était rien passé. Alors, l'éducateur corrige, console, engueule.

 

 

La fin du centre

 

 

C'est le mois d'avril. Avec le printemps qui arrive, le signe du départ prochain pour les résidents, obligé. Dans l'air, un mélange de fébrilité et d'angoisse. Où aller maintenant ? Quelle sera la prochaine étape, le point de chute? Les plus doués partent avant la fermeture définitive du centre, un ami qui doit les héberger, parfois une place miraculeuse dans un foyer qui se libère, l'assurance qu'ils ne reviendront jamais...

Pour les autres, la valse du téléphone, l'attente angoissante d'une place qui se libère dans un autre centre d'hébergement d'urgence, la réponse souvent invariable d'un centre à l'autre, rappelez plus tard, rien pour l'instant, la perspective de dormir dehors qui se fait chaque jour plus précise.

Et puis le dernier jour qui arrive, celui du grand nettoyage et du départ, pour les quelques hébergés qui n'auront pas trouvé de solution. On nettoie, frotte, récure les traces de misère, les traces de six mois de vie, un à un les « algécos » sont fermés à clef. A midi, les hébergés redeviennent des sans abris. Ils poussent la petite grille d'entrée et disparaissent.

A la même heure le lendemain, un camion grue vient soulever les bungalows l'un après l'autre, la petite ville part dans les airs, s'envole, avant d'atterrir sur les remorques des camions. Image étrange que ce ballet de préfabriqués qui quittent le sol, se soulèvent comme par magie et rappelle la vie des hommes qui y ont logé, sans attache, sans fondation, magique, merveilleuse.

 

 

 

 

 


Monika MROZEK


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